Entretien : Le porno serait-il devenu « has been » ?

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Conjuguée quasiment  à toutes les sauces, la pornographie s’illustre de manière patente dans le paysage culturel  en général, et français en particulier. Un constat rehaussé par  un accès et une  consommation sans cesse simplifiés  aux  « boulards » comme le nomment les aficionados. Depuis 2006, l’humanité aurait ainsi regardé près de 1,6 millions d’années de pornographie. Une relative  « banalisation » des films pour adultes, autrefois marginaux, cantonnés à une contre culture, et  aujourd’hui mués en lieux communs. Le porno serait-il devenu « has been » ? Entretien au long cours avec Stephen des Aulnois du tag Parfait.

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-Stephen des Aulnois tu es le fondateur du site letagparfait. Depuis 2010 tu explores la « culture porn » . Aujourd’hui le porno est devenu plus ou moins « mainsteam » : il est visible partout, il est omniprésent dans la culture populaire (…).  La question est la suivante : finalement aujourd’hui à force d’être conjugué à toutes les sauces, notamment dans le secteur de la mode, est-ce que le porno n’est pas devenu « hasbeen » ?

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- STEPHEN DES AULNOIS (SDA) : Par rapport déjà au fait que c’est une contre-culture, faut voir quand même que dès début 70 c’est devenu un très gros business. Parce qu’il faut savoir  qu’aux Etats-Unis c’était la mafia qui tenait le porno. Donc c’était un juteux business. Et donc très rapidement, il y avait peut-être cette envie de liberté chez les réalisateurs et compagnie dans les années 70. Mais très rapidement, c’est vite devenu…Enfin, la seule religion dans le porno, c’est l’argent. Et ça a toujours été comme ça.

Maintenant « has been » je n’irais pas jusque là puisque c’est extrêmement  populaire, tout le monde en regarde. Et justement le fait  de pointer le côté culturel via le tagparfait  c’est peut-être sûrement que ce n’est pas « has been ». Parce que sinon on en parlerait pas. Pour moi le porno « has been » c’est plus le porno d’avant. C’est plus la façon dont on en parlait avant  qui est pour le coup « has been ».

Je pense que le lien culturel qu’il y a avec le porno est beaucoup plus intéressant  maintenant, avec internet, avec le fait que l’on peut voir tout ce qu’on veut. Il y a autant de produits amateurs, que semi amateurs, que complètement pros, que de gens derrière leurs webcams. Enfin : il y a énormément de choses, c’est infini quoi. Je pense que c’est un territoire à explorer encore  pour un bon moment.

Après  c’est vrai, il y a le côté extrêmement pragmatique, ils ne sont pas là pour  faire de l’art. Voilà, il faut dire ce qu’il est. Même si nous  on trouve que même dans du porno de gonzo extrêmement basique on  peut trouver des choses absolument incroyables justement dans le rapport entre les acteurs. Rapport que le spectateur à par rapport à la scène aussi. Mais globalement  voilà. 95% du porno ne nous intéresse pas. 95% du porno peut être « has been ».

 

- Il y a également une espèce d’ambivalence (…) On consomme de plus en plus de porno, c’est de plus en plus accessible.  Mais en même temps socialement on a du mal à avouer que  « l’on consomme du porno ». Comment tu expliques ce paradoxe ?

 

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- SDA : Je pense  que ce n’est pas entièrement vrai. Moi je suis né en 84,  j’ai grandi avec internet, c’est déjà plus simple pour ma génération d’en parler. Et pour ceux qui sont encore plus jeuness, c’est-à-dire  qui sont nés dans les années 90,  c’est-à-dire notre lectorat, qui a plutôt en moyenne 22-25 ans, pour  eux c’est encore beaucoup plus simple. J’imagine que derrière ça va être plus normal d’en parler entre guillemets, ça va moins être un tabou.

Mais disons que ça c’est plus simple à dire quand tu habites à Paris  et que tu es dans un tissu social  et culturel un peu plus dense, sans être méchant, avec une petite ville de province, où j’imagine que si tu est une fille… Pour un mec  c’est facile de dire « voilà, je regarde du porno. » Tout le monde se branle je veux dire. Mais pour une fille « je regarde du porno et je l’assume », j’imagine que c’est plus simple à faire à Paris plutôt qu’ailleurs. Parce qu’il y a une pression sociale   qui fait que si tu dis que tu regarde du porno tu es vite catalogué comme  « salope ». Voila, c’est ça le gros problème.

C’est encore un peu un tabou. Mais le tabou il est finalement plus chez les gens plus vieux  Tu vois (…) Cauët qui fait dire à WILL.I.IAM « merci Jackie et Michel », on est quand même dans l’ultra populaire. Jackie et Michel est un bon contre exemple (…) c’est un peu plus assumé qu’avant.

 

- Même si la recherche scientifique est très rare en matière de pornographie (…)  via le tagparfait est ce que l’on peut dresser un profil type de la personne ou du consommateur  de films pornographiques ?

 

 

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-SDA : Je peux  te donner un portrait du lecteur du tagpargait. Mais le portrait type du consommateur c’est compliqué parce que t’as ton père qui va regarder sur Canal parce qu’il est abonné, tu as les gens entre 18 et  30  qui consomme massivement sur les tubes.

Nous on a fait un petit sondage l’année dernière. On a demandé aux lecteurs de nous envoyer leur historique de manière anonyme pour savoir ce qu’ils regardaient. Et l’on s’est rendu compte qu’ils consommaient sur  les tubes à 98%.  C’est un délire !

Le portrait type du lecteur du tag parfait, c’est-à-dire quelqu’un qui s’intéresse un peu plus à la pornographie, que d’autres, c’est quelqu’un qui a 22 ans, étudiant, ou étudiante parce qu’on a quand même 30% de filles,  qui consomme du porno de manière décomplexée et qui a envie d’en savoir un petit peu plus.

Ca n’est pas le portrait type d’un mec qui regarde du porno parce qu’il y en a tellement. Ça peut être aussi des femmes, ça peut être des filles  plus jeunes…Ça dépend vraiment d’où tu te situe dans  ta classe sociale, ton âge, le milieu culturel dans lequel tu as grandi.  C’est tout cela qui fait que c’est difficile de donner un portrait type.

Le portrait type de ce qu’on appelle un « fappeur », c’est-à-dire quelqu’un qui regarde du porno sur internet,  exclusivement sur internet, c’est ça : on va dire que c’est quelqu’un qui est complètement intégré à la culture web, qui a complètement intégré les outils d’internet, et qui est hyper à l’aise avec ça.

Il y a vraiment une différence avec les gens qui ont plus de trente cinq ans… Il y en a qui maîtrisent internet,  mais moins  facilement que nous, et j’imagine la génération qui va arriver derrière et qui est en train d’avoir dix-huit ans. Ca va être encore plus fou ! Dans dix ans  je ne sais même pas ce que ça peut donner (…).

 

- Quelle est finalement la part de la population féminine  en termes de consommation de porno quand on sait que certains groupes, certains acteurs majeurs, tel que Marc Dorcel, investissent aussi auprès du public féminin ?

 

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- SDA : C’est difficile de savoir qui est derrière un ordi, si c’est une femme ou si c’est un mec avec une IP.  Mais on arrive maintenant à savoir plus ou moins. Grosso modo on dit que  c’est 30%  de consommatrices.  Nous c’est notre lectorat, donc bon,  ça correspond.

Marc Dorcel, eux ils  ont fait un sondage avec l’IFOP,  et ils se sont rendus compte qu’il y avait pas mal de files. Et ils  l’on travaillé d’un point de vue marketing. Et c’est à mon sens assez malin d’avoir fait ça. Ils  ont lancé « Dorcelles ». Mais  bon, pour moi c’est que du marketing parce que la différence entre ce que regarde une fille et un mec elle n’est pas si grande en fait.

Il y a des nuances, parce que tu vois que des filles, même si ce sont des grandes lignes et qu’il ne faut pas généraliser, les filles regardent peut-être plus des choses qui sont dans le fantasme et les mecs plus  dans une sorte de réalité en fait. Ça c’est mon analyse, elle vaut ce qu’elle vaut.

Disons qu’un mec va plus regarder  « threesome lesbian » ou ce genre de choses, parce que ça va tendre à quelque chose qui peut lui arriver dans sa vie. « Threesome », voilà, tu es en couple, tu as envie de te taper une autre meuf.  Les filles vont plus regarder par exemple plus des gangs bangs ou des trucs qu’elle ne voudra pas forcément faire dans sa vie, mais  sur lesquels elle fantasme complètement.

J’ai remarqué que les filles regardaient des trucs un peu plus « hards » que les mecs contrairement à ce qu’on pense (…).

 

- Les détracteurs du porno aujourd’hui parle encore de la représentation stéréotypée de la sexualité féminine et/ou homosexuelle. Est-ce que c’est un avis que tu partages ?

 

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-SDA:  Comme d’habitude, tu n’auras jamais de réponses « oui » ou « non » avec moi. Ce sera toujours « oui mais non » On ne va pas se mentir la femme est assez… Est un peu un objet…Mais les détracteurs on souvent….ils n’arrivent pas à comprendre la différence entre performance, et soumission.  Ce n’est pas pareil.

Moi je vois des filles qui font des trucs « hardcores » : pour moi c’est elles qui dominent  complètement la scène, ce n’est pas du tout… Le mec ne sert à rien en fait, c’est juste un gode sur patte quoi. Les détracteurs eux vont voir une fille complètement souillée, tu vois, servile, tout ce que tu veux. Je pense déjà qu’il faudrait qu’ils leur pose la question.

Après c’est vrai que  ça reste un milieu assez macho. Même dans le business, il y a quasiment que des mecs. Les filles c’est  très très rare. Après, c’est tellement vaste, tellement riche que tu peux toujours trouver des trucs  intéressants.

Nous, ce qu’on cherche voilà, c’est de tirer le truc vers le haut.  Et si on commence à traiter la base du porno pourrie, c’est comme si en musique, j’avais un magazine sur la musique  et que je ne traitais que des albums de merde.  Faut dire qu’il y en a qui sortent des albums de merde. Pareils pour les films (…) c’est un peu le même truc quoi (…)

Dans le porno il y a cette idée de performance qui est extrêmement importante. Et,  on leur demande d’être supers actives et supers dominantes ou dominées, mais ça reste dans un jeu sexuel. Moi je n’ai aucun jugement de valeur sur les fantasmes des gens. Ce qui m’importe c’est que la fille soit bien traitée sur  le tournage, mais ça tu ne peux pas le savoir quand tu regarde.

C’est parce qu’une fille se prend trois bites dans le cul que ça veut forcement dire… Peut être qu’elle le voulait mais c’est un peu compliqué, c’est difficile de se faire un jugement que sur ce qu’on voit, vu qu’on est que dans la représentation du fantasme.  C’est que de la mise en scène (…) si elles jouent un rôle ou pas, c’est difficile de savoir.

 

- Est-ce que  finalement la vocation du porno c’est d’éduquer sexuellement ?

 

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-SDA : Certainement pas ! Ce n’est pas au porno de faire ça, comme ce n’est pas au cinéma d’éduquer à la vie. J’imagine qu’il y a une branche qui peut aider. C’est un peu la thèse d’Ovidie (…).

Le premier rapport jeune, pré-ado quasiment,  à la sexualité, c’est le porno maintenant.   On peut se faire une idée mais généralement fausse  de ce  qu’est la sexualité, mais ce n’est pas… L’éducation sexuelle c’est aux parents de la donner, c’est  à l’école s’il y a des cours encore. C’est mieux qu’à mon époque en tous cas.

Ce  n’est pas à un produit culturel de faire l’éducation des gens. A mon avis c’est une grave erreur. Faut quand même se rappeler que c’est un truc interdit au moins de dix-huit ans. Ça n’a pas vocation normalement à  être vu par des mineurs. Ce n’est pas ma théorie. Je sais qu’il y en a pour qui ça l’est, mais pour moi ça ne l’est pas.

 

- Il y a une espèce de résistance qui s’organise (…). De plus  en plus de réalisatrices femmes se mettent à réaliser  du « porno pour femme », du « porno féminin », du « porno lesbien » etc.  Est-ce que ces films là, finalement sont très différents du porno « lambda » ?

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SDA : Non. Ca dépend des réal’, mais si  tu es dans du « porno queer », oui ca va être assez différent. C’est du porno très militant mais bon ça ne représente pas la majorité. Bobby starr ou Katsuni quand elles réalisent, franchement, tu ne peux pas savoir su c’est une fille ou un mec.

Quand tu vois une scène avec un mec et une fille, il n’y a pas que l’idée du mec, il y a aussi la fille, donc tout le monde  se projette là-dedans. C’est finalement pas si différent (…) Il peut y avoir une vision plus féminine. Erika Lust fait des choses qui ressemblent plus à du porno de couple. On imagine un mec plus sensible : il pourrait le faire lui aussi.

A mon avis  c’est un faux débat en fait. Le porno pour femme ça veut dire quoi ? Est-ce qu’il existe un porno pour mec ? S’il existait un porno pour mec il n’y aurait que des mecs qui le regarderaient.  (..) C’est plus intéressant la diversité dans le porno que finalement faire du porno pour les femmes. C’est hyper réducteur en fait. « ha oui les femmes n’auraient pas le droit de voir le reste » (…).

Par contre dans le porno lesbien tu vois que pour le coup,   de base (…) c’est du porno pour hétéro, ce n’est pas du porno pour lesbiennes (…) le porno lesbien fait par des vrai lesbiennes, c’est assez différent oui. Un mec hétéro ne peut pas regarder ça. Je veux dire, ce n’est pas excitant.

 

Stephen, je te remercie.

 

http://www.letagparfait.com/fr/

 

Murphy Ongagna est un réalisateur  et scénariste ouvert sur le monde et les cultures. En 2008,il est diplomé de l'Université Arabe des Sciences, à Tunis (Tunisie), en section journalisme. Il travaillera ensuite quelques années à Libreville (Gabon) pour le compte de l'agence de presse en ligne GABONEWS.  En 2010, il est lauréat des escales documentaires de Libreville, festival dédié au cinéma du réel. La même année, il réalise deux court-métrage, "Home studio", produit par l'institut Gabonais de l'Image et du Son (IGIS),  et "De bois et de lianes", avec La femis. Suite à une formation en scénario à l'Ecole Supérieure de Réalisation Audiovisuelle (ESRA Paris), son court-métrage, "affaire de casting" est sélectionné pour le festival de Cannes (short corner). Murphy Ongagna travaille actuellement sur plusieurs projets à la fois, tant communicationnels qu'artistiques.

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